mercredi 28 janvier 2009

Missing in action - Porté disparu 2

Enfin sorti de la forêt, je me retrouve coincé par ce fichu cours d'eau. Le stress et le ras le bol aidant, j'opte pour la solution la plus radicale : je décide de le franchir. C’est avec de l’eau à mi-cuisses que je parviens à gagner l’autre rive. Arrivé sur la berge, je traverse les champs et grimpe un talus plutôt raide. Je suis maintenant sur la route qui longe le village. Ce n'est qu’un hameau rural de quelques maisons seulement. Je ne sais trop que faire quand j'entends un véhicule arriver. C'est la providence qui me l'envoie. Je suis sur le bord de cette route mal éclairée et je fais de grands signes. Le conducteur de la voiture, qui me prend dans ses phares comme un lapin de garenne au sortir d'une longue courbe, me voit au dernier moment. Son véhicule fait un écart et malgré mes gestes d'appel à l'aide, la voiture accélère. Seul au bord de cette route, dans une Allemagne Fédérale qui vit encore dans la psychose de la bande à Baader, je réalise soudain que faire de l’auto-stop en pleine nuit, habillé en treillis, sale comme c'est pas permis, le visage et les mains passés au noir de bouchon, avec un pistolet mitrailleur à la bretelle, ne donnerait pas nécessairement envie aux rares automobilistes de passage de s’arrêter dans ce trou du cul du monde pour s'occuper de mon cas. Quoi qu'il en soit la route n'est guère passante, c'est rien de le dire.

Un peu dépité quand même, j’appelle à l'aide en braillant devant la première maison venue. Un chien aboie, une lumière s’allume à l'étage dans un bâtiment d'habitation au fond d'une cour. Un volet s’entrouve légèrement. Je me signale. Le volet se referme et plus rien ne se passe, hormis le cabot qui continue d'aboyer un moment puis finit par se taire. Je n'insiste pas, mais je me dis alors, au point où j'en suis, qu'il me faudra être plus déterminé pour obtenir de l'aide. Je retente ma chance en sonnant cette fois à la porte d’une maison voisine. C'est un petit pavillon coquet qui tranche singulièrement avec l'austérité des fermes alentour. En écrivant ces lignes, je me revois encore devant la porte d'entrée. Minuit passé… plus près d'une heure du mat… j'ai honte. Je sais bien que ce n'est pas à proprement parler une heure convenable pour rendre une visite imprévue à des gens que l'on ne connaît pas, ni même à ceux que l'on connaît du reste. Au bout d’une minute ou deux, la lumière extérieure s’allume et une dame, la soixantaine, vient entrouvrir la porte d’entrée. Ne parlant pas un traître mot d’allemand, je lui dis bonjour et leur demande pardon du dérangement. Puis j'explique ma situation, j'essaye du moins. Je ne saurai jamais ce qu'elle a compris de mon sabir, mais ce dont je suis certain, c'est qu'elle a tout de suite vu que quelque chose n'allait pas, que je n'étais rien qu'un petit soldat français perdu dans la nature et qu'elle avait déjà pitié de moi. Elle s'adresse à son mari en train de se lever lui aussi : "Das ist ein französischer Soldat" [c’est un soldat français]. L'homme arrive sanglé dans son peignoir, d'un pas lent, traînant ses pantoufles sur le carrelage.

Avec dans le regard beaucoup de compassion et de chaleur humaine, ces braves gens m’invitent à entrer dans la cuisine. Je n'ose pas m'assoir tant je suis crotté de la tête aux pieds. J'ai déjà "salopé" toute leur entrée et je veux ressortir. Ils insistent pourtant. Je dois faire peine à voir car la dame me prépare spontanément un café au lait. Pour la forme, je lui dis que ce n'est pas la peine, mais je suis bien content d'avoir une boisson chaude, si réconfortante, et puis aussi une grosse tartine avec de la confiture. Le monsieur parle un peu français : La France, schön, joli pays, Moi Frankreich, Châteauroux, pendant la guerre. Ach, la guerre… grand malheur !
A qui le dis-tu mon vieux ! Pensais-je en mon for intérieur, tout en faisant le constat navrant que si j'étais fichu de me mettre dans un merdier pareil en temps de paix, je n'ose même pas imaginer ce qu'il en serait en temps de guerre. La guerre justement… Curieux comme pas deux, mon regard est attiré par la photo noir et blanc d'un soldat de la wehrmarcht sur le buffet. Je lui fais un signe pour lui demander si c'était lui. Il me répond "Nein nein, mein Brudermon frère, Stalingrad, pas revenu" (tristesse). Je réalise soudain pourquoi il a tellement aimé la France.

Ces gens sont vraiment merveilleux de gentillesse. J'essaye de leur expliquer ma guerre des boutons à moi. Mais je sens bien que ça va être difficile. Alors je vais au plus court et leur demande, en faisant le geste de téléphoner, s'il leur est possible d'appeler la "Polizei bitte."
"Ach ! Polizei, natürlich." Il dit quelques mots à sa femme, je crois qu'il a parfaitement compris la situation. Pendant qu'elle téléphone, il continue à me parler de la France. A trente ans de distance, mon irruption nocturne dans leur vie a ouvert tout grand la boîte à souvenirs. De mon côté, je me garde bien de lui parler de papa et grand-papa terroristes. Tous deux avaient fait le coup de feu dans le Vercors en juillet 1944. Papa n'avait aucune rancune à l'égard des Allemands en général. Mais il ne pouvait s'empêcher de regarder avec circonspection les touristes allemands de son âge, et ceux plus âgés que lui encore bien davantage. Il ne pouvait s'empêcher de les imaginer un uniforme sur le dos. Un jour il me dit : "regarde comme il se tient celui-là, sûr qu'il était officier." Inconsciemment, je faisais de même avec mon hôte et je ne voyais décidément pas, dans ce brave homme, autre chose qu'un pauvre bougre embarqué en son temps, comme des millions d'autres, dans cette folie qui les avait tous dépassés.

Et ces millions de soldats pensaient probablement à une femme…

…Wie einst Lili Marleen.




(à suivre)

10 Commentaires:

  1. "tout en faisant le constat navrant que si j'étais fichu de me mettre dans un merdier pareil en temps de paix, je n'ose même pas imaginer ce qu'il en serait en temps de guerre"

    Pardon de mon irrespect, mais je n'ai pas pu m'empêcher de rire en lisant cette phrase !
    J'imagine comme ça doit être difficile quand on ne peut même pas communiquer dans la même langue !
    Et après tu n'as jamais eu envie de leur envoyer une carte postale de France, à ces braves gens ?

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  2. euh ... tu as te faire passer un sacré savon après ?



    C est vrai qu en ayant en face de soi un ex militaire Allemand enn france, je me demandais toujours "mais il était dans QUOI ?" ben ouais ça dépend, mais de toutes façons, de toutes façons ... la gespato française (la carlingue) et autres ... c était des français, et j ai arrêté de me poser la question pour les Allemands, car il fallait que je me pose la même question à chaque fois que je croisais un français. ET surtout n oublions pas c est en septembre 45 qu il y a eu le plus de résistants ... en 46 n en parlons pas !

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  3. Drôle de situation en effet mais tout de même trés intéressante quelques longues années après la guerre... chacun de votre côté avec vos souvenirs, les tiens étant un "héritage" et les siens bien vivants encore.

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  4. Et alor? et alors? zorro est arrivéééééééééééééééé...
    heu non, qu t'es t'il donc arrivée au retours, je suppose que outre te faire chambrer par tes petit camarades hilare, tu as du entendre causser du pays, ce faire ramenez par la police allemande en pleine opération commando, c'est un peu la honte sur la France entière, non? je les ai côtoyé aussi les ; gugusses :-)

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  5. Louisianne : Tu peux Louisianne, tu peux. Il n'y a aucun irrespect là-dedans. La réponse à ta question est dans l'épisode de demain.

    Lénia : Ma réflexion à l'époque n'allait pas aussi loin. Cet homme sans doute né avant 1914, aurait pu être mon grand-père. Il parlait de la France avec beaucoup d'affection. Il n'y avait pas ramené de mauvais souvenir et je n'imaginais pas qu'il ait pu, à titre personnel, en laisser derrière lui. Mais quoiqu'il en soit : der Krieg ist ein großes Unglück.

    Béa : Ah oui, l'héritage. J'en ai parlé dans ce billet justement.

    Gilsoub : Ahlala ! Le plus burlesque est encore à venir. Vous le lirez tous dès demain. Où dès ce soir minuit pour les accros de la nuit.

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  6. Pas le temps de tout lire, j'reviendrai...

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  7. "j'reviendrai…" Allons bon ! Mini se prend pour Douglas MacArthur.

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  8. Bon je me couche pas la patience d'attendre ! Mais comme demain je ne travaille pas, je serai la première !

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  9. je rattrape mon retard...et l'avantage c'est que j'ai tout d'un coup ;-)...

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