jeudi 29 janvier 2009

Missing in action - Porté disparu - fin

Après avoir passé la moitié de la nuit dans les bois, j'ai été accueilli et réconforté par de braves gens. Mais comme je ne veux pas abuser de leur hospitalité, je fais appeler "polize-zecours".

C'est madame qui téléphone. Une demi-heure plus tard une Ford Granada de la Polizei arrive devant leur maison. Les deux flics qui en descendent roulent un peu les mécaniques, belle bagnole, jolis blousons verts, un rien goguenards et condescendants en me voyant. Ils ne parlent pas non plus le français. Décidément, c'est à croire que dans le monde, il y a de plus en plus d'étrangers ! Je commence à leur expliquer que je suis un soldat français, comment dire… égaré ! Ils m'arrêtent net dans mon élan en me disant un truc en allemand que je devine plus que je ne comprends, du style : "JA, JA, nous savons, Madame a déjà tout raconté au téléphone". Et ils m'embarquent gentiment avec eux. Je remercie mes hôtes. Dans la précipitation, je n'ai même pas songé à prendre leur nom ni celui de ce hameau… Quel andouille je fais ! J'aurais tant voulu revoir ces gens, leur exprimer ma gratitude en d'autres circonstances.

Nous roulons un bon moment et je ne sais pas où je vais. A dire vrai, je m'en fiche un peu car je m'endors déjà sur la banquette arrière de la voiture, comme le gamin exténué que je suis encore à dix-huit ans. Au poste de police, où ils ont les moyens de me faire parler, il ne sera pas nécessaire d'en arriver à ces extrémités car il me tarde d'en finir. J'avoue spontanément l'assassinat d'un poulet allemand tué la veille à coups de crosse et carbonisé à la broche. ;o) Je leur dit surtout qui je suis et de quelle unité je fais partie en griffonnant mon nom sur un papier et celui du régiment : le 42e RIMECA à Wittlich. Les policiers passent des coups de fils, ça dure un bon moment. J'ai la désagréable impression que tout l'État-Major du IIe Corps d'Armée va être réveillé. Puis ils me font comprendre qu'ils vont me garder avec eux cette nuit : "Demain… nous ramener vous. Verstehen Sie ?" Et comment que j'ai compris. Je m'endors confortablement dans un fauteuil, mais j'aurais dormi tout pareil sur un tas de cailloux.

Au petit matin, d'autres flics me réveillent et m'offrent du café. Ils m'invitent à remonter dans la voiture. Dire que Derrick vient de commencer à prendre du service et que je ne le sais pas encore. Je ne l'ai pas croisé ce matin-là ! Ils vont me reconduire et ma cavale va bientôt prendre fin. Surprise ! On ne me ramène pas dans une caserne française. La Polizei, ce sont des gars bien, ils assurent le service après-vente jusqu'au bout. On fait un bon bout de route et on retourne dans les bois où les unités se sont regroupées près d'une maison forestière, pour la fin du raid. La scène de mon retour a un petit côté "arrivée devant les marches du palais du festival de Cannes", la mer et le palais en moins. La vedette, c'est moi !

C'est très dérangeant pour le grand timide que je suis car le public est nombreux et j'entrevois bien l'accueil "chaleureux" auquel je vais avoir droit devant tout le monde. La belle voiture de police emprunte une piste bordée de jeeps et autres véhicules militaires de la compagnie d'éclairage de brigade du 9e Chasseur Mécanisé, sensée jouer l'adversaire. Au bout de la route se trouve le campement de mon unité. Chouette ! "J'ai retrouvé la 7ème 3ème compagnie." Il y a là le commandant de compagnie, vent debout, mon chef de section qui s'est fait copieusement enguirlander par le précédent et mes trois camarades qui se sont fait incendier par tout le monde (j'en ai honte pour eux). Quelle injustice pour ces héros qui se sont coltinés toute la nuit mon barda en plus du leur et marché plus de trente bornes pendant que je me faisais inviter chez l'habitant et que j'allais roupiller à la kommandantur Polizei. Cerise sur le gâteau, des officiers supérieurs informés qu'un soldat avait été porté disparu, sont venus spécialement demander à l'encadrement "ce que c'était que ce bordel" (texto). Bref, j'ai mis un sacré bazar et ils sont tous remontés comme des pendules. Les gentils flics, témoins privillégiés de la scène, se fendent vraiment la poire en ramenant "le petit" à la maison.

Les policiers remerciés courtoisement par la hiérarchie et repartis, vient l'heure des comptes pour ma pomme, avec beaucoup moins d'écoute et de cordialité comme vous l'imaginez bien. Je peux enfin raconter ce qui m'est arrivé, non sans me faire agonir à mon tour par mon commandant de compagnie. Vu l'ambiance, pour ne pas en rajouter, je me garde bien d'évoquer cette histoire de chargeur perdu. A chaque jour suffit sa peine. J'ai déjà un plan : j'irai m'arranger avec l'armurier et mes amis Italo-Grenoblois m'en trouveront bien un de rechange, ni vu, ni connu. Il faudra juste que je passe la frontière avec (ce que je ferai d'ailleurs une quinzaine de jours plus tard). Je remercie enfin mes camarades. Ils m'ont maudit toute la nuit jusqu'à la quatrième génération, mais ils se sont quand même fait du mouron pour moi et ça fait chaud au cœur.

Je m'isole bien vite pour me faire oublier (c'est ma technique ninja depuis le lycée chaque fois que le temps se couvre). J'en profite pour ranger mes affaires. C'est là, en ouvrant le sac à dos allégé que j'ai porté toute la nuit, que je me rends compte que le poste radio portatif est demeuré au fond du sac. Mince alors ! J'aurais pu appeler du secours, essayer au moins. C'est ballot, je n'y ai même pas pensé. Si je mérite la palme d'or, c'est bien celle de la connerie. On me décernera seulement la médaille du 5e Centre d'Entraînement Commando, comme à tous les autres. A trente-cinq ans de distance, en la regardant, je ne peux m'empêcher de repenser à tout ça avec beaucoup d'amusement.

Allez musique !

21 Commentaires:

  1. Hihihi ! Trop drôle ! Dommage pour les hôtes, il est vrai que dans ces moments là on n'y pense pas ! Mais qui sait ils lisent peut être les blogs français, eux ou leurs enfants ! Tu pourrais passer dans une émission "avis de recherche" !
    En effet une vraie vedette ! C'est sûr qu'un soldat disparu, ça fait désordre !
    En tout cas je me suis régalée ! Beau talent de conteur Marcus !

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  2. tu avais une radio!! ah ben ça!
    Bon, c'est pas toi qui va redorer le blason des militaires alors?

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  3. Louisianne : Mes hôtes, je pense qu'ils ne sont plus là aujourd'hui. Merci pour le compliment.

    Oui Tifenn un TRPP11. Mais quand je revois la portée de cet appareil, 2 à 4 km, je n'ai pas trop de regrets car je pense que mon éventuel appel n'aurait probablement pas été entendu.
    Non effectivement. Pour redorer le blason de l'armée française à cette époque où notre armée de terre faisait vraiment parent pauvre en comparaison de la Bundeswehr par exemple, il y avait trop de boulot pour que je m'y colle à moi tout seul.

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  4. hou là là j'avais de la lecture en retard chez toi ;-)
    j'ai adoré ton histoire !!!! j'imagine bien ta tête tiens ;-)

    allez encoreeeeeee racontes tonton marcus ;-)
    bises oka

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  5. Te lire au matin, c'est de la bonne humeur assurée toute la journée, et partagée en plus!
    "les belles histoires de tonton marcus" Elle a une bonne idée, Okatarinabella !

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  6. et en plus tu avais la radio !!! je ris toute seule en lisant ton histoire mais j'imagine sans peine ta tête quand tu es retourné chez "tes copains", dans ton camp... Vraiment elle a raison Oka, Tonton Marcus raconte bien les histoires... on en redemande :)

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  7. Tonton Marcus… Voyez-vous ça.
    Ça me plait bien finalement. :o)

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  8. Très sympa comme histoire !
    Les souvenirs du service militaire sont souvent assez croquignoles...
    Pauvres mômes qui ne vivront pas toutes ces aventures incroyables...

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  9. Oui Phinbacker,
    Pauvres mômes qui ne feront même pas une semaine de camping en petite Sibérie, au nord du Bade-Wurtemberg, avec juste un bougie pour se réchauffer au mois de février… :o) où je me suis pelé en 1974 comme c'est pas permis. :o((

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  10. Souvenirs, souvenirs...
    Le PP11 je l'avais oublié celui là, avec son antenne métre à ruban.
    C'est vrai que le service militaire, c'était peut etre imposé, mais souvent il reste des bons moments...

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  11. Dis donc Marcus, j'ai un frangin qui a fait un stage aussi en "petite Siberie", il était en garnison à Neu Brisach...
    Il nous a raconté qu'un WE, un appelé s'était montré plus entreprenant que permis sur une jeune fille qui, pour ralentir ses ardeurs, l'avait bien mordu à la langue.
    Donc au matin, le colon fit une inspection de langues de tous ces jeunes gzns alignés qui devaient la lui tirer...
    Rare, non?

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  12. Marcus, tu es un conteur hors paire !

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  13. Bruno : Ah t'as connu… (on dirait la réplique de Blier à Ventura dans les tontons fligueurs dans la scène de la cuisine). :o)

    Docteur Peuplu : Hors pair, sinon on pourrait se méprendre et penser que je suis une burne. ;o)

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  14. ah !!
    Oui la radio dans l'sac ... enfin ça fait des bons souvenirs tout ça ! c est regrettable la suppression du service militaire, je suis pour ... mais bon la page est tournée ...

    maintenant c est autre chose ...

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  15. Gwenola : il y a des endroits en Allemagne qui ne sont pas drôles l'hiver et les problèmes de langues ne sont pas toujours ceux que l'on croit. ;o)

    Lénia : Cette suppression n'est pas sans conséquences, mais qui n'ont pas grand rapport avec l'outil de défense. S'il était une corvée pour la plupart, il permettait à d'autres de s'extraire d'un milieu difficile et de progresser. C'était parfois une coupure salutaire.
    J'ai vu un type apprendre à lire pendant qu'il était là-bas.

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  16. Je crois aussi que le service apportait à certains une chance de sortir peut être de leur univers... sans être péjorative :-)

    En dehors de parfois former le caractére comme dirait mon père qui a vécu l'Algérie ... mais bon, lui il en a ramené ma mère.. en 62...Peut on dire que c'était plutôt bien..??? ben vi, la preuve par MOI :-)

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  17. Tant qu'à se paumer, entre la forêt allemande et le Sahara, je choisis résolument la forêt. :o)
    T'es une gamine des sixties, alors ?

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  18. Marie : Tout lu d'un seul coup ! tu en as du courage.

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  19. Moi aussi, j'ai tout lu d'un seul coup. L'histoire est formidable. J'ai toujours très peur de ce genre d'histoires. Même quand elles finissent bien.

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  20. Marina : Dans les marais du Pripet ou la taïga Sibérienne, je me serais fait davantage de souci, mais là, je savais bien par avance que je finirais par en sortir.

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  21. Oui, en effet. Ceci-dit, la Forêt Noire n'est pas le parc de la Barbette.

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