Un débat passionné s’était alors engagé sur le point de savoir si les volatiles auraient ou pas la vie sauve. Il y avait dans la troupe quelques ardents défenseurs de la cause animalière qui avaient plaidés avec talent la cause des innocents. Mais ventre affamé n'a pas d'oreille et dans ce procès inéquitable, leurs arguments n'avaient guère prospéré auprès d'un jury affamé où les intellectuels, il faut bien le dire, n'étaient pas majoritaires. Un scrutin a main levé, plutôt surréaliste au fond des bois, scella le sort des volailles. Condamnées à mort, elles seraient bientôt rôties à la broche. Restait à faire passer de vie à trépas les pauvres bêtes.
Aucun d’entre nous n’était de la campagne. Le massacre des poulets devait intervenir dans des conditions particulièrement atroces sur lesquelles je ne préfère pas trop m’étendre ici, sauf à préciser que je revois et que j’entends encore parfois dans mes cauchemars, l’un d’entre-eux agonisant sous les coups de crosses d’un pistolet-mitrailleur. Pas de quoi saisir le TPI pour crime de guerre me direz-vous ? Certes ! Mais en temps de paix, un comportement d'une telle sauvagerie était plutôt prometteur.
Plumés, vidés et embrochés sur une longue branche taillée au couteau, leur viande, trop jeune, et à la cuisson incertaine, mit à rude épreuve nos maxillaires. Vengeance posthume ? Sans doute.
En fin d'après-midi, je fais partie d’un petit groupe, composé de quatre hommes chargés de faire sauter une passerelle (pour de faux évidemment). L’objectif, bien réel, est situé sur une petite rivière perdue dans une forêt qui fait des méandres au fond d'un thalveg. Tout ce qui pouvait nous surcharger dans notre équipement a été planqué à environ 400 mètres de l’objectif. Avec mes trois camarades, nous allons faire le nécessaire pour le reconnaître et le traiter, en simulant, dans les règles de l'art, sa destruction avec des pains de TNT et des cordeaux détonants factices.
Il avait été convenu que je décrocherai le premier, mais ce fichu relief m'a complètement mis dedans. Au bout d’une demi heure, ne retrouvant pas le point de recueil, le doute commence à m’assaillir. Ne voulant pas passer pour une bille et ne voulant pas davantage ruiner l'exercice en brayant comme un âne, je n’appelle pas à l'aide, essayant de m’en sortir par mes propres moyens pour retrouver mon chemin. Mais rien à faire, plus j’avançais, plus je changeais de direction et plus j’avais le sentiment de m’être bel et bien égaré. Je pensais à mes camarades en train de flipper au point de recueil pour leur caporal “porté disparu”. Comment allaient-ils pouvoir raconter un truc pareil ? La Forêt Noire n'est tout de même pas le triangle des Bermudes.
Mon moral n'était pas très élevé quand, tout à coup, juste avant que le crépuscule ne tombe sur la forêt, j'aperçois une sorte de tour de guet. Je commence à l’escalader pour me repérer. Dépassant la cime des arbres, je me rends compte qu’il n’y a rien d’autre que la forêt à perte de vue dans toutes les directions. Un peu désespéré, le moral en berne j'envoie la manœuvre par dessus les moulins, je tire quelques rafales de pistolet mitrailleur, à blanc évidemment. J'appelle comme un damné… sans aucune réponse.
A ce moment précis, à dix-huit ans, seul comme un con dans la forêt allemande avec la nuit qui tombe, je ne vois pas ma situation sous les meilleurs auspices. Cependant, il faisait beau, il y avait un petit clair de lune et c’était le début de l’été. J’avais donc de la chance dans mon malheur. Une piste forestière passe tout près de la tour de guet, je décide de la suivre. Dans quel sens ? Je choisis d’aller vers l’ouest en me disant que j’éviterai ainsi d’aggraver mon cas, en me retrouvant par inadvertance, en uniforme et en arme, de l'autre côté du rideau de fer. Il en serait bien capable l'animal. Non, je blague, car fort heureusement, celui-ci était hors de portée.
Cette première partie de la nuit est un grand moment de solitude. Je marche jusqu’à minuit passé et j'aperçois enfin les lumières d’un village à travers les arbres. Je ressens alors un grand soulagement bien vite tempéré car il me faut d'abord sortir de la piste et rentrer à nouveau dans le bois pour marcher vers le village. En sortant de la lisière, je trouve une pente assez raide et un fil de clôture que je ne vois pas me fait faire la culbute jusqu'à des fagots de bois en contrebas. C'est là, en chutant violemment, que je perds un des chargeur de mon arme. et je ne le retrouve pas. C'est la totale, quelle chierie ! Le plus ennuyeux reste à venir. Je me trouve maintenant dans un champ et un petit cours d'eau de cinq à six mètres de large me sépare du village situé à cent mètres à peine devant moi.
Que faire ? remonter dans les bois ? Attendre là ? Chercher de nuit une hypothétique passerelle ? Aller trouver du secours au village et pour cela traverser ce fichu cours d’eau ?
(à suivre)