Et c'est reparti pour une saison de folie sur les pistes cyclables rétaises. Les professionnels connaissent "l'enfer du Nord" sur les pavés de Paris Roubaix. Par la volonté de leurs chers géniteurs, les gamins vont connaître "l'enfer de l'Ouest" sur le pont et les pistes cyclables de l'île de Ré.Autrefois, pour emmerder les garçons, il y avait la perspective du service militaire. Mais il y a pire que l'armée, pire car ça commence beaucoup plus tôt, qu'il n'y a guère de moyens d'y échapper et que ça concerne aussi les filles : je parle d'avoir des parents sportifs.
Ainsi, dès les premiers beaux jours, les parents sportifs embarquent leurs petits dans des aventures cyclistes improbables, sans même mesurer les efforts souvent disproportionnés que ces derniers, lorsqu'ils sont trop jeunes, vont devoir accomplir.
Ça commence déjà sur le pont. Là il faut se taper 2 kilomètres d'ascension, à froid évidemment, vu que la bagnole est garée au belvédère. Lorsque papa et maman font un tour de pédalier, eux en font quatre. S'ils ne font pas un infarctus du myocarde avec ça, ils auront le cœur de Fausto Coppi, c'est sûr.
En plus, c'est vraiment pas de chance, c'est vent dans le pif aujourd'hui, et pas qu'un peu. Qu'importe on a prévu d'aller au moins jusqu'à Ars-en-Ré et on suivra le programme coûte que coûte. "On l'aura dans le dos pour revenir ce sera plus cool" affirme péremptoirement papa avec l'assurance du connaisseur.
Généralement, c'est papa qui est devant avec la remorque dans laquelle il trimballe le petit dernier qui sombre bien vite dans un état comateux, accablé qu'il est par la chaleur. Ses aînés sont au milieu et maman derrière en serre file.
C'est à maman qu'échoit la tâche ingrate mais ô combien nécessaire de veiller à un minimum de respect du code de la route et d'éviter les accidents sur ces pistes étroites, à double sens, et déjà très fréquentées. Pour cela l'arme fatale c'est sa voix, une voix qu'elle aura perdu d'ici la fin de la journée tant elle aura houspillé sa progéniture sur le trajet : "Attention, tiens ta droite, ne suis pas ta sœur d'aussi près, arrête de zigzaguer, freine pas si fort imbécile, tiens ton guidon… " quand ce n'est pas carrément : "arrête de faire le con ou je vais t'en coller une".
Une autre configuration "dite autogérée" est possible cependant. Les enfants pédalent loin devant, ils se démerdent. Les parents à deux de front font la causette, profitant du paysage tout en jetant un œil distrait sur les gosses de temps à autre.
Cette configuration se rencontre assez fréquemment. Elle n'est toutefois pas recommandable car la piste cyclable coupera tôt ou tard une route départementale, mortifère à raison de la circulation estivale.
Cependant, pour des parents indignes désireux de mettre un terme prématuré à l'existence de leur petit Tanguy en devenir et qui se demandent déjà ce qu'ils vont bien pouvoir en faire quand eux seront en retraite et que lui sera toujours à leur charge à trente ans, c'est très certainement la configuration idéale.
Mine de rien le temps passe, et malgré le vent qui n'a pas cessé ils approchent de l'objectif en ayant déjà bien puisé dans leurs réserves, alors celles des enfants, vous pensez ! Rien de mieux qu'un petit pique-nique à la plage pour recharger les batteries et ranimer d'urgence le plus petit complètement déshydraté qu'on avait presque fini par oublier dans sa carriole. Et il en est bien besoin de recharger les batteries car mine de rien, avec l'inversion thermique, voilà que cette saloperie de vent est en train de prendre dans l'autre sens.
Le retour se transforme en débâcle. Enjoués et plein de bonne volonté à l'aller, les mioches sont à la peine et deviennent grognons. Ils s'arrêtent tous les cent mètres. Papa devient nerveux il s'inquiète pour l'horaire et lâche imprudemment : "A traîner comme vous le faites on va bien finir par rentrer de nuit." Inquiétude légitime car les vélos n'ont pas de lumière.
Maman, pratiquement aphone, commence à en avoir sérieusement ras le bol. Elle prend ce "comme vous le faites" en pleine poire et explose littéralement : "Oh toi hein, avec tes balades en vélo à la con, ça va bien !" Oui parce que j'ai oublié de vous dire que son truc à elle, c'est pas le vélo mais plutôt la varappe. Mais de sommet à gravir ici il n'y a point.
Le pire reste à venir : l'ascension finale du pont (dans un silence glacial qui en dit long sur l'ambiance familiale). Elle est beaucoup plus raide sur cette face là que sur l'autre. Avec cette brise thermique à décorner les bœufs, c'est pas gagné. Papa fait bien tout ce qu'il peut pour essayer de pousser les uns et les autres mais ça finira pied à terre, dans la fumée des moteurs diesel des véhicules qui, regagnant le continent, quittent l'île à la queue leu leu.
Tous garderont un souvenir impérissable de cette journée mémorable. Papa rêve déjà de revenir bientôt avec un objectif encore plus ambitieux : le phare des baleines.



















