Bernard Giraudeau en 2009 (AFP PHOTO STEPHANE DE SAKUTIN)
Au milieu des années quatre-vingt-dix, mon maçon -qui se prénommait Laurentino- travaillait sur l'extension de ma maison. Dans le même temps, il avait un autre chantier bien plus important et bien plus complexe à mener à l'autre bout de l'île, sur la commune de Les Portes en Ré : la construction de la maison de vacances de Bernard Giraudeau.
Il en était très fier d'ailleurs. Laurentino me racontait que Bernard Giraudeau, avec qui il avait sympathisé, était un homme charmant, très gentil, toujours très attentionné, mais qu'il lui posait malgré tout un sérieux problème.
A ce que Laurentino avait pu en juger, dans le domaine de la construction en tout cas, Bernard Giraudeau en client exigeant qu'il était, se montrait cependant totalement incapable de se représenter, de visualiser les choses. Il avait un besoin absolu de les voir concrètement pour s'en faire une idée précise. Alors, pendant les réunions de chantier que son client suivait de près car le projet lui tenait à cœur, Bernard Giraudeau, après avoir écouté les explications des uns et des autres finissait toujours par dire :
"Ecoutez, faites-le, après je verrais". Ce n'était pas vraiment ce que Laurentino tout comme l'architecte espéraient comme arbitrage, mais le client est roi, il leur fallait faire avec.
Une fois le travail accompli, Bernard Giraudeau revenait sur le chantier. Là, il pouvait porter son jugement et il n'était pas rare que ça ne lui plaise pas et qu'il décide carrément de faire démolir ce qui venait tout juste d'être fait pour refaire et parfois refaire encore, non pas parce que c'était mal fait ou par caprice, mais tout simplement parce que ça ne correspondait pas très exactement à ce qu'il souhaitait, à sa vision des choses qu'il se disait lui-même incapable d'entrevoir sur un plan d'architecte ou d'exprimer à travers le dialogue avec les hommes de l'art, chacun ayant d'ailleurs bien du mal à interpréter les souhaits souvent compliqués et changeants du client.
C'est ainsi que se déroula son chantier, émaillé de construction, déconstruction, reconstruction, pour parvenir enfin à ce qu'il souhaitait.
Bien sûr, ça ne simplifiait pas la vie de Laurentino qui prenait aussi du retard sur ses autres chantiers… dont le mien. Bien sûr, j'ai du quelquefois maudire moi aussi plus d'une fois au passage Bernard Giraudeau en voyant Laurentino me faire faux bond.
Laurentino qui avait beaucoup de respect pour Bernard Giraudeau s'était fait une raison et s'était dit : "Quand on travaille pour un artiste, on peut s'attendre à ce que ce soit toujours compliqué".
Pour celles et ceux qui ne l'auraient pas lu : je recommande la lecture de ce
magnifique interview publié en mai dernier dans
Libération.