D'abord se lever ! Se réveiller ?… Pas la peine.
M'étirer comme un chat…
Sauter dans mon jean, enfiler mon pull marine…
Tirer doucement la porte. Elle s'est rendormie, déjà.
Prendre mon vieux Lumix, aller à la côte, c'est à quelques pas…
Tout est calme dehors.
C'est l'heure des silences appuyés disait Michel Jonasz dans
c'est la nuit.
C'était bien vu ! Déjà à l'époque, sa chanson me tournait dans la tête. Je ne suis pas étonné de ce qui m'arrive.
La nuit ! Au fond, je ne peux lui en vouloir si elle est devenue ma fidèle compagne.
C'est comme ça, c'est tout !
Parfois il m'arrive de penser que c'est un privilège.
L'attendre… Il va venir c'est sûr…
Et très vite, embraser le ciel.
Georges est là, lui aussi.
Tous les matins il sort faire son tour sur le quai.
Il habite une rue perpendiculaire au quai. Vous voyez ?
Une de ces rues qui ouvrent sur la mer avec la baie et le continent à l'horizon.
C'est drôle, les mouettes le reconnaissent quand il sort de chez lui.
Dès qu'il traverse la route, sa casquette vissée sur la tête et ses mains dans le dos, même s'il ne leur donne rien à manger comme ce matin-là, elles lui font la fête.
Est-ce la reconnaissance, la force de l'habitude, allez savoir ?
Mais j'en suis sûr, elles le reconnaissent, c'est évident.
Parfois Georges et moi on fait la causette.
Là, je l'ai juste vu passer. Mine de rien, il est encore alerte pour un homme de son âge.
J'aime bien faire la causette avec "les vieux du quai". Ce sont des gens très importants pour moi.
Ils sont nés ici. Ils ont été paysans, marins, ostréiculteurs…
Ils en connaissent un rayon sur l'île, le village, l'estran, la mer, la vie d'ici, la vie d'avant.
Ils se souviennent et racontent les marsouins qui venaient chasser les bancs de meuils (mulets) sur la plage et que l'on pouvait voir passer tout près de la jetée ; les premiers touristes (comme mon grand-père et sa famille qui venaient en vacances ici avant-guerre).
Un jour, l'un d'entre eux a fait le rapprochement avec moi. Il m'a donné cette photo prise par mon grand-père à l'été 1938. Quand on vient vivre sur l'île de Ré, c'est souvent le prolongement d'une histoire d'enfance, de souvenirs de plage, de famille et de vacances.
Des touristes j'en ai vu beaucoup !
Des marsouins, sauf morts échoués sur la plage, je n'en ai jamais vu.
Mais des anciens comme Georges, j'en ai déjà vu partir quelques uns depuis un quart de siècle que je fais escale ici.
Peut-être qu'à force de traîner sur le quai, les mouettes finiront bien par me reconnaître aussi. Peut-être qu'un jour, je serai un vieux du quai moi aussi ?
Je pourrais sans doute faire illusion devant quelques touristes, mais au fond de moi, je sais déjà que je ne serai jamais légitime à le prétendre.
Mais pour l'heure, il fait frais et je rentre faire le thé.
C'est un mélange anglais de qualité supérieure. Quand la bouilloire aura porté l'eau à la température de 85 °, je la verserai sur le thé. Cinq minutes plus tard j'enfoncerai le piston de la théière.
Quand tout sera prêt, que le pain sera grillé, que tout sera installé sur la table, alors seulement j'irai doucement la réveiller.